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dimanche 30 août 2015

Islande : rejet de la dette, le bel exemple


La nature reprend ses droits sur la voie

Gare de Thouars.
Toujours en activité. Si ! Si !
Bon, c'est vrai l'herbe pousse sur la voie.

Mais uniquement en direction de Bressuire !
Il y a des villes comme ça qui ne donne pas envie ...


Imaginons la scène au guichet
_ Bonjour monsieur, je voudrais un ticket pour Bressuire.
_ Heu... Pour Bressuire ?
_ Oui !
_ Heu... c'est-à-dire que ... je n'en ai jamais délivré... Heu ... Attendez ! Marcel ! Marcel ! Tu peux venir un instant SVP ? 
Le guichetier en guise de confidence au client : " c'est un ancien, il part en retraite la semaine prochaine"
_ Marcel, ce monsieur veut un billet pour Bressuire.
_ Hou-la ... il est en franc cela ne vous gène pas ?

jeudi 27 août 2015

Les experts et un vieux

Attention ! Aujourd'hui deux films !

Une nouvelle série : LES EXPERTS SONT FORMELS !
(sur une idée originale de Ahoui)


et la suite ...




mercredi 26 août 2015

La jouissance du monde 43 (II)






Piotr avait découvert jadis un ancien abri anti-atomique empli de merveilles et d'énormes stocks de nourriture. Il m'apprit ce que personne ne savait plus : dieu n'existe pas. D'ailleurs dieu, plus personne n'en avait entendu parler depuis le gaz. J'aurais bien aimé qu'Amogh sache tout cela, bien que ... finalement ... cette nouvelle vie n'était pas meilleure, et même moins exaltante. A part la musique qui était tout de même une splendeur. 



Un soir Piotr me demanda de le suivre. Tout au fond de la caverne il me montra un petit boyau caché derrière un panneau de bois.

_ Là tout au fond il y a deux bouteilles de gaz. Je t'ai observé et je vois bien que tes rêves, tes cauchemars te harcèlent. Dans le monde des Temps Gris tu as vécu de rudes moments. Si tu le veux, un jour, tu pourras venir là, prendre les bouteilles, aller loin et les ouvrir. Tu perdras alors totalement la mémoire et tu seras comme le nouveau né, stupide et joyeux, satisfait, le ventre plein et le sommeil simple.
Piotr qui connaissait le passé savait-il aussi l'avenir ? Il mourut dans son lit le lendemain, comme un vieux meurt sans raffût. Il me laissait seul au milieu de son butin absurde. Mais, avant de partir il m'avait fait ce cadeau d'un possible retour en arrière.




J'ai ouvert les bouteilles dans la grotte le soir même de sa mort elles portaient la fatale étiquette " Erasmus Medical Center de Rotterdam". Le gaz s'est échappé.

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Un homme tatoué est tombé dans un piège, mais les pieux ne l'ont que légèrement blessé. Il a tenté en vain de sortir du trou. Trop profond. Il a attendu longtemps. Il a entendu un cheval qui s'approchait. Et le poids d'un homme qui en descendait. Un silhouette est apparue au dessus de la fosse. Et un cri de stupeur

_ Mais c'est toi Absalom ? C'est toi vieux frère ?

L'autre dans le trou a semblé troublé. Il ne comprenait pas. C'était qui Absalom ? Lui il s'appelait... Comment s'appelait-il déjà ?
Amogh lui tendit la main et le serra dans ses bras.

FIN

mardi 25 août 2015

La jouissance du monde 42 (II)L




Le gaz avait effacé les mémoires et allongé les vies quand il ne tuait pas.



Piotr fut mon professeur. Il m'expliqua le monde. Il était âgé plus de trois mille ans et moi un peu moins. Avant ce monde, la terre était peuplée, construite, en guerre, en vacances, et puis le gaz mortel avait été accidentellement libéré. Il avait tué presque tout le monde. Inexplicablement il avait épargné quelques humains insensibles à ses effets. Le monde était redevenu sauvage et les hommes aussi. Les rares survivants avaient pris le large et faisaient en sorte de ne pas se croiser, ce qui était aisé. Les rares femmes étaient stériles. Elles étaient deux fois moins nombreuses que les hommes.

S'il ne tuait pas le gaz effaçait les mémoires.

S'il ne tuait pas le gaz allongeait de façon considérable l'âge des humains. J'avais presque trois mille ans. Et Amogh aussi. Et Piotr plus encore avec ses cheveux blancs.

_ Oui mais pourquoi soudain des rêves et des souvenirs nous sont apparus ?

_ Parce que vous avez trouvé ces bouteilles d'alcool dans l'ancien abri. Ces bouteilles avaient été distillées dans le temps d' avant que j'appelle, le Temps Gris. L'alcool a ouvert dans votre âme des portes que le gaz avait bien verrouillé.

Piotr me raconta qu'il était un scientifique aux Temps Gris. Il travaillait sur le langage universel, il avait inventé cette machine qui permettait d'apprendre toutes les langues à partir d'un échantillon de quelques phrases, il avait dans la tête une sorte de prise dont il pouvait user à volonté. Il suffisait qu'il se branche...

( A Suivre, demain ce récit s'achève).

lundi 24 août 2015

La jouissance du monde 41 (II)

Piotr ressemblait un peu à ça.



_ gözləmək (attends).

Il appuya sur les excroissances de sa machine. Il eut un petit sourire et prenant une fiche de métal il l'entra dans sa tempe où un petit trou que je n'avais pas vu jusqu'alors était à peine visible. Il resta ainsi un bon moment, les yeux révulsés.
Je l'abandonnais pour faire le tour de sa grotte emplie d'objets jamais vus.
La galette s'était arrêtée et le joli son aussi.
Il y avait là une couche confortable composée d'une matière douce à la main, ce n'était pas de la peau, mais comme un duvet très fin. Je m'endormis.

_ Allez debout ! Paresseux !

C'était lui qui me secouait en riant! Je le comprenais ! Il fit signe de me taire en mettant un doigt sur sa bouche, je le suivis dehors où une belle soupe fumait. En mangeant un savoureux potage qu'il enrichissait en ouvrant des sortes d’œufs en métal. Il parla longtemps.

_ Je dispose d'une machine qui me permet d'apprendre toutes les langues en quelques heures. J'ai enregistré quelques mots que tu disais, cela suffit. Après je branche mon cerveau avec une petite prise dans mon front. C'est une machine de l'ancienne époque, j'ai adapté une dynamo dessus. Avant je parlais Azéri, la langue d'un compagnon qui est mort de grande vieillesse, un brave type, un peu con, mais brave. Ah, tu as l'air bien intrigué par ce que je mets dans la soupe ? Ce sont des boites de conserve. Oui des boites de conserve... Oh mais dis donc tu n'as pas inventé la poudre toi ou alors tu viens de très loin ! Va y avoir du boulot pour te mettre à niveau mon salaud. Et tu pues le chacal mon fumier. On va commencer par un bon bain il me reste du gel douche. Comment tu t'appelles déjà ?

_ Absalom !

_ Moi c'est Piotr.

( A suivre)

dimanche 23 août 2015

Jouissance du monde 40 (II)



La piste était nette et cocasse. Elle menait à un surplomb et se perdait sur la roche nue. Dessous comme une sorte de demi-cirque s'ouvrait une vaste esplanade encombrée de morceaux de bois liés les uns autres, en forme de banc, de table, de trépieds...
Et soudain, soudain j'entendis ceci :

C'était d'une fulgurante beauté et jamais entendu, ou alors, oui... peut-être … il y a longtemps. Le son sortait d'une caverne dont j'aperçus l'entrée en me coulant le long de la paroi qui descendait en pente douce.
Alors que j'étais tout proche, un homme sortit. Il était petit, sa chevelure et sa barbe blanches très longues. Il avait dans la bouche un tube terminé par un petit receptacle dont sortait de la fumée. Aussi surpris que moi, il porta la main à sa ceinture ou pendait un couteau très fin comme je n'en avais encore jamais vu. Il lut dans mon regard la stupeur et comme je tendais l'oreille vers le son si gracieux. Il sourit, me tendit sa main, la paume vers le haut.
Il parlait :
_ qorxma ! ( n'aie pas peur)
_ Je ne comprends pas !
_ Siz mənim dil danışmaq yoxdur və mən sizin başa düşmürəm. Hətta biz başa düşəcəklər. Like : yemək (Tu ne parles pas ma langue et je ne comprends pas la tienne. On va se comprendre quand même. Tiens : mange)
Il me tendit un morceau de viande séchée. Je la dévorais. Je lui montrais mon oreille et cherchais de la main le son. Il comprit et me conduisit dans sa grotte. Elle était encombrée d'objets inconnus. Il me montra une boite d'où la musique sortait, une galette tournait au-dessus.

_Bu Bizet musiqi , bir rekord oyunçu , mən hesab edirəm ki, ...( C'est un tourne-disque, c'est de la musique de Bizet, je crois...) Lakin gözləyin . Bura gəl , bu Mirco danışır (Mais attends. Viens par là, parle dans ce micro).
Il me tendit une boule avec des trous dedans, et actionna une sorte de poignée en tournant
_danışıqlar və danışıqlar c'mon ( vas-y parle, parle).
Avec son doigt qui moulinait l'air il montrait sa bouche et soufflait.
_ Ah ! Tu veux que je parle ? Je m'appelle Absalom, je voyage depuis longtemps, j'étais avec mon ami Amogh mais j'ai fait un rêve atroce dont je me suis souvenu, moi qui n'avais pas de mémoire je me suis souvenu. Cétait terrible. C'est ce que tu veux savoir, mais tu ne me comprends pas pauvre bougre.
( A suivre)



samedi 22 août 2015

La phrase romanesque

Il était expert en trompe l'oeil
et sa vie manquait de perspectives
                                                               (Balthazar Forcalquier)

mercredi 19 août 2015

La jouissance du monde 39 (II)







J'avançais dans les fougères coupantes insensible à leurs estafilades. J'avais les jambes en sang. Et ces souvenirs stupides qui arrivaient en vrac me faisaient rire parfois, ou bien m'attristaient, ou bien me laissaient vide ... alors je ne savais qu'en faire. Ces bribes de vie m'appartenaient-elles ? Ou bien étaient elles comme ces parasites si fidèles qu'ils s'installent sous la peau et d'une certaine manière font partie de vous. J'adoptais volontiers toutes les réminiscences, j'en avais été privé si longtemps. Je les voyais passer et je m'en délectais de toute façon. On peut aimer avoir du vague à l'âme, je découvrais cela aussi.

Les images allaient leur train :

Mots de passe niais « la lune est pleine sous les nuages ».
Le hic et nunc... Peut-être.
Des cases ténébreuses des mots croisés vulgaires.
Une sculpture de Sébastien Touret.
« Et encore du vent ».
Une nuit d'orage sur la route heureuse toute droite et les éclairs vifs à l'horizontal.
Le festin ancien.
Un air de banjo.
La besogne ordinaire.

Taedium vitae, comme mon père se retournait et s'endormait... je m'éveillai.
Des ivresses anciennes.
Ravenel est un con.
Il n'en peut mais.
Parousie.

Et tant d'énigmes ...
Cela dura plusieurs jours d'extase. Puis je croisais de nouveau le signe

Cette fois-ci des traces fraîches avaient été laissées. Imprudemment ! Jamais je n'aurais commis pareil imprudence et Amogh encore moins ! Comme si celui qui avait laissé le signe ne redoutait rien. Comme s'il ne craignait pas les hommes bleus. C'était comme une invitation.

J'ai suivi ses pas. Il allait pied nu. J'étais intrigué par le rythme bizarre de ses empreintes parfois serrées parfois éloignées d'un bond. 

Il me fallut longtemps avant de comprendre : 
il dansait !

(A suivre lundi)


Piège à bagnards


mardi 18 août 2015

La jouissance du monde 38 (II)







Cette marque rouge en forme de harpon sur le pied d'un jeune hêtre m'intrigua d'abord. 

Je battais les alentours. En vain. Pas une trace, pas une branche brisée, pas de mousse écrasée dans le sous-bois. La teinte rouge semblait pourtant dater de la saison en cours. Elle était relativement fraîche. Je me lassais et je repris mon errance, triste et plus malheureux que le renard au collet. J'avais perdu le goût de la jouissance.

Épicure dit que l'homme qui ne jouit pas fabrique la maladie qui le consume. Je ne savais rien d’Épicure alors, mais je savourais absurdement et intimement ce dégoût des choses. Aurais-je aimé être dans une foule ? Épicure disait que toute foule était une tempête. Une foule ? Une foule ? J'ignorais tout de ce mot et de ce qu'il signifiait même. Mais il flottait dans ma tête comme des morceaux d'épaves. Les épaves de mon atroce rêve.



Jadis, au temps de nos belles chevauchées avec Amogh je savais concentrer le présent. Je savais « qu'il n'y a pas plus de temps dans une vie brève que dans une vie longue ». Et comme Sénèque, je me demandais qui était le plus heureux dans l'arène : le gladiateur qui meurt en dernier ? Bien sûr à l'époque je ne me rappelais pas Sénèque non plus. Tout cela est venu peu à peu. Et de plus en plus . Ce fut plus tard, quand je vécus aux côtés de Piotr. Mais nous n'en somme pas encore là.

En marchant des images me perforaient la tête, et se plantaient dans ma tête. Elles m'étaient inconnues et habitaient en moi comme chez elles. Je fouillais au hasard dans ces brimborions.

Étés de poussière.
Caillasses écrasées.
Revue de paquetage dans la cour : « deux paires de chaussettes longues et une paire de soquettes de sortie. Une fourragère. Un casque lourd. Un béret rouge... »
Un jeu de cartes incomplets mais avec des images de femmes à demi-nues, arraché de haute lutte aux jumeaux roux dans les chiottes du lycée. Il y avait une chinoise.
Toupies de bois rétives au fouet.

Ecoeurants réflexes de meute.
Des narthex venteux.
(A suivre)

Utile rappel


On peut imprimer et coller au verso des enveloppes.

lundi 17 août 2015

Tati fait même aimer les flics


La Jouissance du monde 37 (II)











Mais il reste que le nomade a besoin de bouger, j'en avais assez de ce confort, de cette nourriture abondante et facile d'accès, de ces méduses qu' il suffisait de cueillir en se baissant sur la plage, de ces coquillages si vulnérables ; personne ici ne se battait vraiment.

Tout était si... définitif. Si déterminé.

Et cela a fini par me dégoûter. Un matin je suis parti, j'ai marché vers le nord en piquant de plus en plus à l'est. Le froid devenait saisissant alors j'ai creusé un piège profond avec mes ongles. Dans le fond j'ai planté des pieux patiemment affutés sur un granit grenu. Une biche là s'est empalée. J'ai dévoré sa viande cru, sucé sa cervelle et sa moelle. J'ai gardé deux os en guise d'assomoir, je me suis habillé de sa peau. Et j'ai recommencé plus loin. Et je suis retombé peu à peu dans l'infecte civilisation. Je portais même des chaussures cousues de peaux d'anguille. Plus je reprenais contact avec le confort plus ma solitude devenait cruelle. J'aurais tant aimé croiser alors Amogh. Que devenait-il ? Etait-il toujours vivant ? Ou bien une patte d'ours l'avait-elle décapité d'un seul coup ? Amogh … Je n'avais pas pensé à lui depuis si longtemps... Et cette femme aussi... Comment s'appelait-elle ? Nous l'avions laissée morte dans le fond d'une minuscule grotte. L'avais-je aimé ? Oui... Je crois bien. Et ce fut amer. C'est alors que, soudain, je compris que j'avais des souvenirs. Des morceaux de souvenirs à la dérive. Ils étaient très nets. Mon vieux rêve, celui du massacre des miens dans un village de Pologne me hantait aussi. La mémoire était donc cette chose douloureuse ? Elle servait à vivre, mais à vivre malheureux. Quelle vilaine découverte !

Il se passa un peu de temps avant que je croise ceci :


Jamais je n'avais vu semblable chose. Un signe. Un signe humain.

(A Suivre)

dimanche 16 août 2015

La jouissance du monde 36 (II)








Le paysage panneauté était rapiécé de parcelles de feutre gras cousues à des courtils ombombrés et à d'immenses et rectilignes clos (comme des boulingrins géants) taillés de frais, impeccables. Une telle méticulosité de la nature d'ordinaire si brouillonne était cocasse. Des haies folles étaient plantées sur des talus . Ce pays, sans conteste avait été habité, taillé, ordonné, jadis . Au temps des gnôles en bouteille. Avant le gaz. Restaient les empreintes de ces vies lentes et patientes qui façonnaient le paysage. Au loin des bovins massifs marchaient sans hâte, ils étaient sauvages et pouvaient être furieux.Cet effluve de bestiaux d'anciennes étables me semblait doux et maternel. J'emploie le mot de « maternel » faute de mieux sans en comprendre le sens mais j'en saisissais d'instinct le poids considérable. Les arbres étaient des chênes énormes tassés sur leurs troncs massifs , les bois étaient piqués de hêtres pachydermiques, d' aulnes timides au bord de mares noires, de charmes aussi avec leurs muscles d'athlètes tendus par l'effort.

En marchant longtemps je suis ainsi arrivé à la mer. Il pleuvait toujours. Les flots étaient gris avec d'épais reflets de « Cassé bleu ».

 En arpentant les galets ronds et doux au pied, je découvris une grotte dont l'haleine puissante de varech et de coquillages m'a tout de suite séduit. Il était aisé d'étendre sur une bande de sable entre les roches acérées quelques couches d'algues sèches et craquantes. Il suffisait de tendre la main pour avaler les corps flasques des huîtres, des moules et d'autres animaux aux saveurs puissantes encore.

Le tumulte de la mer en constante tempête remplissait ma solitude extrême. N'ayant plus ces champignons (qui suscitent le voyage) à me mettre dans le corps, je sentis tout le poids du temps, ses replis extrêmes, les langueurs infernales, ses éternités. Car l'éternité je le comprenais alors n'est pas une accumulation de temps, mais elle peut aisément durer un demi-seconde. Tout n'est qu'affaire de patience. J'étais devenu très maigre. Et le poil avait poussé. Un jour que j'escaladais un rocher j'arrivais juste au dessus d'un campement d'hommes bleus qui entamaient leur repas humain. En m'apercevant au-dessus d'eux, à quelques mètres à peine, oscillant dans le vent, ils prirent peur et s'enfuirent en poussant des cris aigus. Je devais en effet être effrayant, nu, chevelu, barbu, couvert des signes de mes tatouages anciens. J'achevais leur pitance : une soupe de nouveau-né. Je mangeais trop et fus malade. C'était l'excès qui troubla ma digestion, pas le menu. Je n'avais encore jamais mangé de chair humaine, mais cela m'était bien égal. J'étais devenu tout à fait barbare à défaut de devenir tout à fait heureux.

(A Suivre)

Solange parle si bien...


mercredi 12 août 2015

La jouissance du monde 35 (II)





L'hiver tardait à venir. Tant mieux, j'abandonnais les pentes drues aux herbes coupantes, m'éloignant toujours plus d'Amogh pour me couler dans des plaines grasses sur lesquelles les vents fonçaient à perdre haleine. 

J'entrais dans un pays expert en pluies : du crachin léger à la trombe extrême, il connaissait toutes les variantes du mouillé. J'aimais ma nudité et mes frissons. Avec de longues épines d'acacia et de la suie recueillies sur un chêne foudroyé, je m'étais tatoué toutes les portions du corps accessibles, sauf le visage et le dos. Il y avait là bien sûr le serpent qui se mord la queue et bien d'autres signes qui me vinrent gracieusement à l'esprit.




 Je dois avouer- pour être tout à fait honnête - que je consommais beaucoup de ce champignon qui ouvre d'autres horizons. Très absorbé par ma tâche je ne pouvais guère chasser et me nourrissait essentiellement d'escargots crus brisés sous le caillou et de cresson sauvage. Je ne conservais rien. Le moindre lien, la plus fine arête de poisson, l'os lourd prélevé sur un cadavre de cerf ne me servait qu'une unique fois. Tel était ma théorie.

Et j'avais en tête ce divin précepte venu de très loin au fond du Temple « si un des frères se montre attaché à quelque chose il importe qu'il en soit aussitôt privé. »

J'étais un admirable frère.

J'étais si plein de vide.
( A suivre lundi)

mardi 11 août 2015

La jouissance du monde 34 (II)







Craquante de boue, ma nouvelle peau était celle du serpent. Les ongles de mes pieds avaient poussé. Des griffes. Il m'arrivait de surprendre une harde de biches. Et je lisais dans leurs yeux la frayeur. Non pas la peur du prédateur, mais celle, plus vive et plus cruelle, du monstre.

Je m'étais accompli.

Hébété, affamé, seul, animal perdu. Plus perdu qu'un animal. Je sentais les vents, je savais la lune admirée des nuits entières. J'entendais la rumeur des frondaisons et le "frissoulis" (comme dit Blaise) des sources lointaines, les ébats des écureuils, les tapages des lapins, les murmures, les plaintes, les harmonies, les sabbats, les bruissements, les gémissements, les frôlements.

J'ai mangé des chauves-souris cueillies dans les grottes comme des fruits, et des œufs de serpent pondus dans le sable chaud des lacs, et des oisillons haut perchés croqués dans le concert affolés des parents. Ah quelles jouissances !

Je dévorais vivant des lapereaux au gîte. Et je suçais longuement des tiges d'angélique et l'âcre jus des chicorées sauvages. Je ne parlais jamais. Je fredonnais des airs juifs, alangui très haut dans les branches des sapins. Je taillais des silex brutaux et sans pitié.

Je n'aimais pas le feu.....................................................

Je fécondais la terre, laissant dans un trou ma semence perdue, ainsi qu'un sorcier papou.......................

"J'étais enveloppé dans mon dieu".

(A Suivre)


Plus ça va... moins ça va avec George Carl


lundi 10 août 2015

La jouissance du monde 33 (II)









Lorsque je suis sorti de ma tombe mouillée j'avais faim. Sur le sable de l'étang je vis les traces de plusieurs chevaux. Elles étaient claires. Ils étaient liés les uns au autres. Amogh était passé là, il me cherchait.

Je courus sous les fougères. Au soleil la vase séchait. J'étais tout à fait sauvage. Je creusais le sol tiède. Je mangeais des poignées de vers de terre.. et je hurlais. Je divaguais ainsi plusieurs jours. Une fois, au loin, je vis Amogh, très loin, qui se dirigeait droit sur moi. Mais à mi-chemin, par lassitude, il fit halte, renifla l'air longtemps... Puis il fit demi-tour. Et s'éloigna vers les montagnes. Il allait passer ses quartiers d'hiver dans la neige ainsi que nous en avions convenu naguère. Il abandonnait ma piste.

Une atroce et sublime solitude m'accabla. Le long de l'étang j'avais trouvé des restes de poisson laissés là par quelque oiseau. Je confectionnais des hameçons avec les arêtes et avec mes cheveux devenus longs je pêchais quelques ablettes que je mangeais crues. Je dormais dans des fonds de mousse. Avec des fibres d'écorces je composais des collets, j'attrapais des rongeurs que je dévorais sans les cuire. J'allais nu, libre absolument, vif et heureux, sans aucune attache, désireux de mourir.

( A suivre)

Jésus n'est pas assez véloce


dimanche 9 août 2015

La jouissance du monde 32 (II)











Ainsi mon seul, mon unique souvenir est ce rêve atroce, fallait-il tout ce temps, toute cette errance pour en arriver là ? Je maudissais ces bouteilles d'alcool fort trouvées dans ce réduit, dans l'ancienne hutte abandonnée par les hommes anciens. Au fil des jours je remâchais ma douleur et ma fureur. Je changeais. Hélas, je changeais. Et Amogh s'en aperçut. Mais je ne répondis pas à ses questions. J'avais aimé une femme dans mon rêve, et j'avais perdu cet amour.

C ' EST ALORS QUE JE ME RESOLUS A DEVENIR SCELERAT.

Une nuit alors qu'Amogh ronflait puissamment, j'abandonnais mes vêtements, et, nu, je partis.

Il me fallait m'éloigner vite pour qu'Amogh le chasseur perde ma trace. Je franchissais des fondrières, des marais , des tourbières sous la lune. En abandonnant mes traces avec une rage folle et une volupté vénéneuse, je traversais à la nage un étang. A l'aube j'atteignais l'autre bord, mais je prenais garde de ne pas poser le pied sur la rive. Je me saisis d'un roseau et je m'enfouissais sous la vase. Je restais là longtemps. Longtemps. Longtemps sans froid ni faim, en compagnie de Lipaz.

(A suivre)

mercredi 5 août 2015

La jouissance du monde 31 (II)









Mais hélas le voyage s'est achevé. Les portes se sont ouvertes.

Il y a le soleil qui donne à plein.

Nous avons sauté du wagon sous les coups de cravache.

Nous sommes peut-être deux mille là. A coup de gourdin on met les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.

Je reste exatement à sa hauteur. Un officier passe. Il cogne sur une vieille femme qui ne sait pas pourquoi. Personne ne sait pourquoi. Il s'arrête devant Lipaz et se met à vociférer. Comme Lipaz je me demande pourquoi. Mon voisin me dit " il gueule parce qu'elle garde son chapeau devant lui". Il lève sa cravache et lui en donne un terrible coup sur la tête.

D'un bond je suis sur le SS, qui est tout petit, je lui met la gueule en sang. J'essaie de lui crever les yeux, je suis fou de rage. Vraiment fou de rage.

Après... je ne sais plus. Je ne sais plus si j'ai été battu à mort là sur le quai, ou si j'étais pendu dans l'heure qui a suivi.


Voilà c'était mon rêve. Mon premier rêve depuis... je ne me souviens plus depuis quand. Mais ce rêve je m'en souviens parfaitement. C'est l'effet de cet alcool venu de l'autre monde, de ces bouteilles trouvées dans la cabane. Je redeviens l'homme que je fus. Mais ce rêve me hante désormais. Et c'est décidé... Je vais changer de vie.
(A Suivre lundi quand recommence l'existence dans le monde déserté)

mardi 4 août 2015

La jouissance du monde 30 (II)






Nous sommes montés dans le camion, il faisait beau. C'est comme si nous partions en balade. Il n'y a pas eu de violence. Nous sommes arrivés sur le quai de la gare. Nous avons attendu longtemps et nous avons parlé. Oui nous resterons ensemble désormais. Nous nous installerons dans le même atelier. Nous ne ferons pas d'enfant tout de suite, nous attendrons des jours meilleurs n'est-ce pas. Elle m'a raconté comment elle m'avait repéré naguère, c'était au cours de violon. Et moi je lui ai dit, aussi, quand je l'avais vue pour la première fois...

Nous sommes montés dans le wagon, moi le premier.


Je lui ai tendu la main, elle est légère. Dans le wagon : un peu de paille, un tonneau pour faire les besoins, deux seaux d'eau. Nous sommes pressés là dedans. Et c'est délicieux. Je suis collé à elle. Elle sent bien quel effet cela me fait. Je suis gêné, mais pas elle. Cela m'étonne un peu. Nous avons voyagé ainsi comme des amants pendant un jour dans une puanteur étonnante. Nous nous sommes un peu caressés dans le noir, comme des amants.

( A suivre)

lundi 3 août 2015

La jouissance du monde 29 (II)









Lipaz aime beaucoup les pommes de terre. Et elle me donne un baiser par patate. C'est un jeu que nous avons inventé.

C'est un beau jeu que j'aime bien et je gagne toujours. Plus précisément je triche et je gagne.

Lipaz est toute pâle, son nom est inscrit sur la liste de son immeuble. Elle est la première de sa famille à partir. Sa mère reste avec son petit frère, et comme son grand frère fait partie de la police juive du ghetto, lui ne partira jamais, ou alors le dernier.Elle me serre les mains et commence à pleurer. Je l'embrasse dans le cou et sur les yeux. Son sel c'est ma vie.

Alors j'ai fait un truc. Je suis allé dans son immeuble le soir, seul. J'ai vite trouvé un jeune gars qui n'a pas mieux demandé que de me donner son nom. Car je vais partir avec Lipaz. Je ne veux pas que les nazis l'emmènent. Je pars avec elle. Je n'ai rien dit à ma mère. A personne. Cela n'a rien d'héroïque. L'amour se moque bien des héros. De toute façon je sais qu'un jour aussi je verrai mon nom sur une liste. Alors... plus tôt... plus tard.


Au matin quand je suis arrivé sur la place où se déroule l'appel, j'ai vu sa silhouette svelte. Je me suis approché tout doucement par derrière, j'ai mis mes mains sur ses yeux et j'ai dit " c'est qui ?". Elle était heureuse. Il y avait du monde, elle a amorcé le geste d'un baiser, mais il y avait tant de monde, qu'elle m'a juste caressé la main. Elle ne m'a rien demandé, elle savait que j'étais là pour elle, ou plus précisément avec elle.

(A Suivre)

dimanche 2 août 2015

La jouissance du monde 28 (II)





Il a dit de ne pas s'inquiéter, qu'ils allaient travailler, qu'il écrirait. Ici on n'a jamais reçu de lettre "je me débrouillerai, vous savez bien que je suis débrouillard".
Je vois Lipaz aussi souvent que possible. Nous nous asseyons au pied du mur, nous nous tenons la main. On s'embrasse furtivement quand on se quitte. Comme nous tous, elle est inquiète. Des fois, quand les SS n'ont pas leur compte parce qu'un célibataire, ou un inconscient, ne s'est pas présenté à la convocation, ils prennent n'importe qui au hasard. Elle a peur d'être ainsi emportée, et l'autre jour elle a dit " j'ai peur qu'ils t'enlèvent aussi" c'est la chose la plus gentille 
que j'ai entendue 
depuis un an !
Et cela m'a fait pleurer.
Le ghetto pourtant ne se vide pas, ce qui part d'un côté, un autre côté le remplit.

C'est bien d'une certaine manière parce que les nouveaux ont apporté à manger avec eux, et comme ils n'ont pas encore trop manqué, ils sont encore un peu généreux.
Des petits enfants très malins ont fait une sorte de tunnel sous le mur, ils sortent par là et rapportent des patates sous leurs nippes. Ah les pirates, ils sont drôles et rusés. On les appelle "les petits rats du ghetto".


Je les aime bien. Je fais le guet pour eux, ils me donnent des pommes de terre en échange.
(A SUIVRE)

samedi 1 août 2015